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L’art fait du bien

Un coup de gueule rédigé pour l’émission C’est bon pour la santé chez Canal M.

ÉCOUTER LA CHRONIQUE AUDIO (à 28 min.)

À la fin de l’été dernier, à Chicoutimi, et plus précisément au carrefour giratoire Talbot, était installée Polaris de l’artiste Étienne Boulanger. L’oeuvre d’art public est une grande sculpture monumentale qui représente conceptuellement, entre autres, les œuvres de cinq grands peintres canadiens. Quand on s’informe un peu sur le processus créateur de l’artiste, on réalise à quel point il y a de la recherche et du travail derrière cette oeuvre. Pourtant, les critiques n’ont pas tardé à émerger. Parmi les récriminations, l’artiste se serait «enrichi» sur le dos des contribuables, puisque l’oeuvre a coûté 270 000 dollars. Étienne Boulanger a été obligé d’expliquer aux gens qu’il n’a reçu que 23 000$ comme paiement pour son travail. Soulignons ici que, selon l’Iris, (Institut de recherche et d’information socio-économiques), le revenu viable moyen pondéré s’élève à 26 574 $ au Québec. S’enrichir, vraiment?

Imaginez les réactions quand le duo Cooke-Sasseville a installé, en 2011, une immense sculpture en forme de «batteur à oeufs» intitulée «Mélangez le tout», devant le centre Jean-Claude Malépart à Montréal. Les réactions ont été vives et virulentes et plusieurs chroniqueurs de renom s’en sont donné à coeur joie pour «descendre» la création, tout autant que les artistes qui l’ont fait.

Ouvrir ses horizons

Et pourtant. C’est bien mal comprendre comment fonctionne l’art contemporain qui joue autant avec l’humour, la citation, l’ironie et qui, souvent, demande un peu de réflexion. Non, c’est pas toujours beau. Parce que l’art, c’est beaucoup plus qu’un élément seulement esthétique; c’est un questionnement sur ce qui nous entoure, sur notre société, sur qui nous sommes, fondamentalement. Ça va beaucoup plus loin que la simple question «Est-ce beau ou laid?». En fait, rester seulement sur cette question, c’est rater la cible et passer à côté de la signification – souvent plus profonde – des œuvres d’art.

Si on avait pris la peine de se questionner sur le fameux batteur à oeufs, on aurait compris qu’il s’agissait d’une métaphore qui parle d’un quartier où la mixité culturelle est ultra importante et fait en sorte que ça crée un tissu social riche et complexe.

L’art élève les esprits

Je suis tellement déçue et désolée que, chaque fois qu’on parle d’art au Québec et particulièrement d’art public, il y ait un tollé. Qu’y-a-t-il de si choquant à encourager des artistes? Si les gens se sentent insultés en réalisant qu’on a dépensé des milliers de dollars pour une oeuvre qui, par exemple, ressemble à un batteur à œufs, il me semble qu’il serait plus judicieux de tourner sa colère vers notre système d’éducation qui ne met pas assez en valeur les disciplines comme les arts visuels, afin de permettre aux gens de saisir le message qui se trouve devant eux. Ça me semble beaucoup plus logique que de taper sur des artistes qui, avec leurs salaires de misère et les heures passées sur des projets qui rapportent peu, ont bien d’autres choses à faire que de se moquer du public.

Personnellement, j’estime que beaucoup de messages importants peuvent passer par l’art. C’est un excellent moyen de communication et un très bon outil de vulgarisation. Dans une autre vie, je donnais des visites guidées et créait des programmes éducatifs liés à des expositions. Il y avait parfois des oeuvres très abstraites qui amenaient la confusion. Mais, quand on prenait la peine de discuter, de les regarder avec un certain recul, qu’on laissait tomber ses a priori et ses préjugés, tout un monde s’ouvrait à nous.

S’ouvrir au monde

J’irai loin dans ma comparaison, mais voilà: si on ne nous apprend pas à embrasser la différence et ce qui détonne, ce qui dérange, ce qui demande un temps d’adaptation ou un petit effort comme le fait l’art, l’art public qui met souvent en scène l’art contemporain, nous resterons des gens fermés et étroits d’esprit.

L’art, c’est une ouverture sur l’autre et les différences facettes de l’être humain. C’est une main tendue pour dire: viens, on va discuter. L’art, ça fait du bien et c’est bon pour l’esprit. C’est un liant social, un point de rencontre. Particulièrement quand il s’agit d’oeuvres installées dans la ville et qui ponctuent les parcours des passants qui, entre deux rendez-vous, en transition vers une autre activité, à travers la folie qui nous pousse à toujours courir, nous permettent de nous arrêter quelques secondes pour dire: oh, mais qu’est-ce que c’est? L’art, ça émerveille, ça questionne, ça dérange, ça nous rappelle qu’on est des êtres vivants, pensants, réfléchissants. L’art devrait être partout autour de nous. Parce que si notre regard finit par comprendre qu’il n’y a rien de choquant ou de dérangeant à voir des oeuvres qui se distinguent par leur unicité, même si elles sont différentes et inhabituelles, ce même regard sera certainement plus ouvert à la différence et, au final, vers l’Autre. Rien de moins.

Photo de une: Steve Johnson via Pexels

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