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La performance

Un coup de gueule rédigé pour l’émission C’est bon pour la santé chez Canal M.

ÉCOUTER LA CHRONIQUE AUDIO (à 28 min.)

«Ah, j’ai pas le temps, désolée!»

«Je suis TELLEMENT dans le jus, c’est fou!»

«J’ai trop de boulot, je pourrai pas y aller…»

Vous connaissez bien cette rengaine. Je la connais aussi. Bref, on la connaît tous. Ces phrases qu’on balance rapidement à la personne devant nous pour expliquer que, ben, on a pas le temps. De rien. À peine le temps de manger, de faire son lavage, de lire, d’écouter la télé, de se nourrir. On est constamment à bout de souffle.

C’est Aurélie Lanctôt qui, au micro de l’émission Faites du bruit à ICI Radio-Canada, expliquait récemment que, plus on glorifie la productivité, plus ça vient amener de l’eau au moulin de la méritocratie. Ce que ça veut dire, en quelque sorte, c’est que, plus on met de l’avant l’idée de performance et le fait qu’il faut être efficace en tous temps, plus on donne l’impression que, pour réussir dans la vie, pour «mériter» sa place dans la société, il faut travailler sans arrêt, être impliqué.e. dans tout, parfois même jusqu’à l’épuisement.

D’ailleurs, dans la dernière année, des tas de gens autour de moi sont tombés, incapables de poursuivre ce rythme effréné, le corps las, la tête prête à exploser. Arrêt de travail, épuisement professionnel, dépression, anxiété généralisée, stress. Des gens compétents et brillants qui se retrouvent complètement épuisés et vidés.

Ça m’est arrivé. Ça peut m’arriver encore. C’est un peu normal: dans notre société, tout fait en sorte qu’on ressent ce besoin impératif de jongler avec 36 000 occupations en même temps. Il y a le boulot, bien sûr, mais il ne faut pas oublier de s’entraîner, d’être à jour sur les dizaines de séries télé que nous propose Netflix, d’avoir lu le dernier essai en vogue, de connaître la liste de balados que tout le monde devrait avoir écoutés sans faute, sans oublier de se faire un menu zéro déchet et vegan.

Ne pensez pas que je juge celles et ceux qui s’y collent. Pas du tout. En fait, je fais partie du problème aussi. Mis à part les selfies, je suis impliquée dans tout le reste. J’ai le FOMO, comme on dit. Le Fear of Missing Out. Parce que, ça aussi, ça fait partie d’une grande performance sociale dans laquelle on joue tous un rôle. C’est la peur intense, l’anxiété de rater quelque chose. De ne pas être au courant de ce que les autres font. De ne pas avoir été au bon endroit, au bon moment, là où les choses se passaient.

Ça s’applique aussi au boulot. La peur de ne pas satisfaire les exigences, de ne pas en faire assez, de ne pas être à la hauteur, de ne pas avoir les informations les plus à jour sur son domaine. Bien sûr, je travaille dans les médias, la pression est probablement encore plus forte. Mais, cela dit, beaucoup de gens dans diverses sphères ressentent la même tension. Rentabilité, productivité. On considère maintenant de plus en plus que le travail est l’élément qui devrait donner du sens à nos vies. L’élément qui nous définit comme personne. Quand on dit qu’on a peu de choses à son horaire, côté boulot, une incompréhension s’installe: «Mais tu vas faire quoi?» Le vide professionnel est mal vu. Il est associé à un vide personnel, à un manque de désirabilité sociale. Ça fait presque pitié, quelqu’un qui ne se définit pas par un boulot précis. Saviez-vous, par ailleurs, que, selon le philosophie norvégien Lars Svendsen, spécialiste de la question de l’histoire du travail, il semblerait que dans l’histoire de l’humanité, on travaille maintenant plus que jamais? C’est quand même fou, quand on y pense. Oh, et, fait intéressant, le mot travail vient du latin «tripalium» qui désigne… un instrument de torture!

Et, parlant de souffrance, on voit de plus en plus de compagnies qui, au nom de la fameuse performance et la productivité, se lancent dans la création d’espace de travail ouverts. Les fameuses aires ouvertes. Et ce, même si de nombreuses études font état de problématiques majeures liées à ces configurations qui agissent fort négativement sur la santé mentale des employé.e.s. Une amie avouait même, il y a peu de temps, que c’était une des raisons principales de son récent burnout. C’est tout dire.

Au lieu de prendre les bouchées doubles au travail comme dans la vie et se rendre malades à en faire trop – et le message s’adresse aussi à moi-même – est-ce qu’on ne pourrait pas trouver des solutions pour freiner cette course folle? Je sais, ce n’est pas nécessairement facile; on y est tous tellement enfoncé.e.s. Mais commençons peut-être par arrêter de répondre systématiquement «J’ai pas le temps!» pour plutôt se demander: mais pourquoi j’ai pas le temps? Et qu’est-ce qui est le plus important? On aurait peut-être là une piste de solution pour débuter une réflexion en profondeur sur cette folie qui nous tient… Je dis ça, je dis rien.

Photo de une:  JESHOOTS.COM via Unsplash

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