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Pourquoi la ménopause est-elle toujours perçue de façon négative?

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Entre tabou, malaise et indifférence 

Dans plusieurs grands médias comme le Washington Post et The Guardian, on récemment vu réapparaître le nom de Michelle Obama. L’ex Première dame a lancé un tout nouveau balado intitulé The Michelle Obama Podcast. Et elle a décidé d’aborder un sujet encore définitivement tabou dans notre société: la ménopause. Sous le titre évocateur What Your Mother Never Told You About Health, l’épisode propose une discussion entre Michelle Obama et la gynécologue-obstétricienne Sharon Malone. Les deux femmes expliquent bien que, socialement parlant, on fait un peu tous et toutes comme si cette étape de la vie n’existait pas. 

Le balado, dont on peut consulter les retranscriptions écrites, a fait beaucoup jaser. La raison est simple: même si, en 2020,  on semble discuter ouvertement de tout et de rien, il n’en est rien. La ménopause est encore un sujet délicat, gênant, voire honteux, pour certaines personnes. The Conversation rapporte que, selon plusieurs études, de nombreuses femmes «considèrent la divulgation du statut ménopausique au travail comme une menace et une source d’embarras, les exposant potentiellement au ridicule et à l’hostilité lorsqu’elles en parlent avec leurs gestionnaires.» Elles se sentent également peu outillées pour se préparer à cette étape de vie. Et les milieux de travail ne semblent pas très adaptés pour les accompagner là-dedans.

Dans une étude réalisée en 2010 en Angleterre, les deux-tiers des femmes interrogées ont «signalé un impact modéré à grave sur leur vie professionnelle et certaines ont même complètement quitté leur emploi.» Pourquoi la ménopause est non seulement tabou, mais aussi perçue très négativement? Plusieurs explications sont possibles. Mais d’abord, revenons à la base. 

C’est quoi au juste, la ménopause?

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Demandez à n’importe qui sur la rue; la plupart des gens vont nommer d’emblée les fameuses bouffées de chaleur. L’image est ancrée dans l’imaginaire collectif. Tellement que, lorsqu’on cherche menopause sur le populaire site Giphy, le premier résultat est un gif de Blanche Devereaux, personnage de la populaire série Golden Girls, qui se rafraîchit le visage avec un vaporisateur d’eau. Un classique. Mais la ménopause, c’est beaucoup plus que ça. 

Il y a d’abord la périménopause (ou préménopause). Selon la Société des Gynécoloques et obstétriciens du Québec, cette période peut s’échelonner sur plusieurs années (2 à 10 ans). C’est souvent à ce moment qu’on constate le début des symptômes: symptômes vasomoteurs (bouffées de chaleur, sueurs nocturnes), fatigue, sécheresse vaginale, baisse de désir sexuel, sautes d’humeur, et, particulièrement, l’irrégularité des menstruations. D’ailleurs, après 12 mois consécutifs sans règles, on considère que la ménopause est arrivée. 

Ménopause: une (difficile) étape de vie? 

Si l’on se fie aux discours et témoignages qui l’entourent, la ménopause semble – soyons honnêtes – un sale moment à passer. Il ne faut pas chercher longtemps pour trouver des tas d’articles sur le web dont les grands titres sont très parlants: Bien vivre avec la ménopause, Problèmes de santé de la femme, Les troubles de la ménopause, Comment lutter contre les symptômes, etc. Il s’agit pourtant d’une étape normale de la vie d’une personne avec un utérus.

D’ailleurs, Josée Desharnais, une de nos auditrices, nous a suggéré un extrait de la série britannique Fleabag, dans laquelle on dépeint la ménopause de façon assez intéressante. Je traduis librement les propos de Belinda, joué par Kristin Scott Thomas:

Les femmes sont nées avec la douleur intégrée en elles. C’est le destin de notre corps – douleurs menstruelles, seins endoloris, accouchement. Nous portons ce fardeau tout au long de notre vie. […] Et juste quand on croyait avoir fait la paix avec tout ça, qu’est-ce qui arrive? La ménopause! Et c’est la chose la plus extraordinaire au monde. Oui, ton plancher pelvien s’effrite et tu deviens super hot et tout le monde s’en fout. Mais tu deviens libre. Tu n’es plus esclave, tu n’es plus une machine avec des pièces, tu es juste une personne, en affaires. […] C’est horrible [la ménopause], mais aussi magnifique. (traduction libre)

Fleabag, saison 2

Il est rare qu’on en parle de cette façon. Rare qu’on en parle comme un changement humain naturel, une façon de se libérer d’un certain fardeau et d’accéder à une autre phase qui amène vers d’autres expériences, différentes, mais pas moins intéressantes. On l’aborde plutôt comme une lutte à mener.Difficile alors de l’aborder de façon ouverte et positive. En général, la ménopause fait peur. 

C’est similaire avec les menstruations; on en parle ouvertement depuis peu, et, encore aujourd’hui, de façon péjorative: sale, odorant, dégoûtant. Il faut dire que le discours autour des menstruations a été longtemps associé à quelque chose de malsain; un sang toxique qui doit absolument être rejeté par le corps. La ménopause y est directement liée. Au courant du 19e siècle, on estimait que les femmes âgées n’avaient simplement plus l’énergie pour sortir ce sang mauvais, qui pouvait causer toutes sortes de maladies. Ces femmes devenaient donc, en quelque sorte, dangereuses, parce que considérées comme de véritables «terreaux fertiles» pour les maladies. 

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La médicalisation de la ménopause 

La ménopause, terme inventé en 1816 par le médecin français Charles de Gardanne, a longtemps été associée à un discours pathologisant. C’est ce qu’on apprend, entre autres, dans l’ouvrage La Fabrique de la ménopause de la sociologue Cécile Charlap (Éditions CNRS, 2019). Elle explique qu’au 19e siècle, la ménopause est considérée comme la source DES maladies. Tandis qu’au 20e siècle, on la considère comme LA maladie. En effet, l’endocrinologie se développe et les hormones deviennent la base de nombreux discours médicaux. On explique alors le corps humain selon les fluctuations hormonales et on peut donc «traiter» la ménopause. Et qui dit traitement, dit enrayer… une maladie. 

En approfondissant ses recherches, la sociologue a découvert que – dans notre vision occidentale – la ménopause s’est construite autour de trois grands axes: les symptômes, la déficience et le risque. 

  1. Les symptômes: Aujourd’hui encore les symptômes sont toujours mis à l’avant-plan. À l’époque où la ménopause est nommée, on compte une liste assez impressionnante de maux qui y sont associés: hémorroïdes, insomnies, spasmes, problèmes cutanés, rhumatismes, angines, hémorragies, cancers, etc. 
  2. La déficience: la personne avec un utérus perd sa capacité d’enfanter. Puisque l’on tient pour acquis que «le corps fécond est la norme», celui qui ne peut plus donner la vie devient donc désuet. 
  3. Le risque: la ménopause est présentée comme le début du déclin; la personne est sujette à l’augmentation des risques face à certaines maladies et afflictions. Risques qui peuvent simplement venir avec le vieillissement normal du corps. 

Une construction culturelle?

Depuis quelques années, des anthropologues et sociologues s’intéressent au contexte culturel entourant la ménopause. On réalise de plus en plus qu’elle est perçue et vécue différemment, selon le contexte social dans lequel on évolue. Selon l’anthropologue américaine Tanya Lurhmann, si l’on s’habitue à percevoir et ressentir les symptômes comme les manifestations d’une maladie, il sera difficile de les voir autrement

Dans un article paru chez The Time Litterary Supplement, repéré sur Slate.fr, elle explique qu’«en dehors des sociétés américaines ou européennes, la plupart des gens ne signalent pas de tels symptômes» (traduction libre). (Ce qui n’enlève en rien à la véracité des symptômes. Et au fait qu’on ne parle pas assez ouvertement de ce que les personnes préménopausées ou ménopausées ressentent.) Lurhmann ajoute que, dans plusieurs sociétés dites traditionnelles, les femmes qui arrivent à cette étape vont acquérir un rang social plus élevé. Cécile Charlap nomme d’ailleurs dans son livre plusieurs communautés camerounaises où c’est le cas. Ces femmes deviennent plus indépendantes et prennent plus de responsabilités. Au lieu d’un discours du déclin, on trouve plutôt une vision d’empowerment, face à la ménopause.

Un clivage important 

Ajoutons également qu’il y a aussi un clivage important entre la ménopause et l’andropause. C’est dans l’ordre des choses d’amener une jeune personne nouvellement menstruée chez la ou le gynéco. En contrepartie, on n’évoque à peu près jamais un tour chez l’andrologue* pour les jeunes gens de sexe masculin. C’est similaire avec la ménopause: on fait automatiquement référence à la consultation médicale pour les symptômes. On les prévient même à l’avance. Tandis que, à part les mises en garde sur le cancer de la prostate, on entend peu ou pas parler de symptômes liés à l’andropause. Il y en a pourtant plusieurs: baisse d’appétit sexuel, bouffées de chaleur (eh oui!) et dysfonctions érectiles.  Est-ce parce qu’ils sont moins incommodants? Pas nécessairement. Mais on l’aborde encore moins ouvertement la question que la ménopause et, de plus, c’est souvent les magazines féminins qui le feront. 

Libérer la parole

Si l’on perçoit négativement la ménopause, on aura compris qu’une grande part revient à sa médicalisation. Mais, c’est également le fait qu’on parle assez peu de santé sexuelle en général, sinon sous le prisme du risque. En abordant la santé sexuelle (et la sexualité!) ouvertement tout au long de la vie, on laisse place à des trajectoires dans lesquelles on avance moins à tâtons. Et dont on découvre les moins bonnes et moins bonnes surprises avec plus de connaissances et de contrôle et, surtout, de confiance. On doit s’intéresser à toutes les phases de la vie de l’être humain avec autant d’intérêt que lorsque l’on est jeunes et en santé. Et arrêter de prendre ces barèmes comme modèle; on vivra de plus en plus vieux, de toute façon. Aussi bien s’intéresser à dénicher des façons plus douces de passer à travers ces étapes, ménopause incluse!  

*À ce sujet, je recommande fortement l’épisode Tout sur la bite du balado Les couilles sur la table. On peut y entendre une longue discussion de fond avec un andrologue.

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