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La tête dans le cul

Pornographie: l’ultime limite des influenceurs.ceuses?

Une chronique pour l’émission Moteur de recherche sur ICI Première dans laquelle je discute de pornographie et d’influenceurs.ceuses. L’article qui a inspiré la question initiale est disponible ICI.

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TW: contenu médical graphique

La semaine dernière, Urbania partageait une entrevue avec Lysandre Nadeau, une influenceuse et YouTubeuse québécoise. L’article, intitulé La question à 100$: qu’est-ce que Lysandre Nadeau ne ferait jamais pour ses abonnés? se terminait sur la réponse de la jeune femme à la question évoquée dans le titre.

«C’est une bonne question. Parce que là je suis en train de me dire, bon là, de la pornographie, mais tsé, on sait jamais!»

Lysandre Nadeau, influenceuse

La jeune femme pourrait-elle franchir cette limite et se lancer dans la porno?

Redéfinir la pornographie

En premier lieu, il faudrait d’abord redéfinir ce qu’on entend par pornographie. Évidemment, on pense automatiquement à des actes sexuels filmés pour un public adulte. Faites un exercice. Cherchez, pour le plaisir, les mots-clics suivants: #FoodPorn #SlimePorn #PowerWasherPorn, #SoapPorn. Pour vous donner une idée, le mot-clic #FoodPorn offre à lui seul plus de 206 millions de résultats sur Instagram. Ces mots-clics qui circulent abondamment sur les réseaux sociaux actuellement nous forcent à nous questionner. Et à nous demander ce qui, de nos jours, est réellement pornographique.

Selon le Larousse, la pornographie signifie «présence de détails obscènes dans certaines œuvres littéraires ou artistiques ; publication, spectacle, photo, etc., obscènes. » Le CRNTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) ajoute: «avec l’intention délibérée de provoquer l’excitation sexuelle du public auquel elles sont destinées». En fait, la porno, c’est souvent la chose qu’on écoute en cachette pour se faire du bien, pour s’exciter, se détendre. Mais sans le dire à personne. Un plaisir coupable, quoi. Elle peut aussi nous laisser avec un vague malaise ensuite qui nous fait dire: pourquoi j’ai écouté ça déjà? Tout en sachant qu’on y retournera. Encore, et encore.  

À la lumière de ces informations, à la question Est-ce que les influenceurs vont franchir le pas vers la porno? j’ai envie de vous répondre, eh bien… c’est déjà fait. 

Plongeon dans l’extimité (ou la pornographie de soi)

Les influenceurs.ceuses s’exposent sur les médias sociaux depuis un bon moment déjà et plusieurs vont à fond dans l’extimité. Ce qui veut dire: dévoiler des aspects de soi qui sont considérés intimes. 

Une jeune influenceuse anglaise de 19 ans, Belle Delphine, a récemment annoncé sur le web la vente de son eau de bain. Vous avez bien compris: on parle ici de prendre son bain et vendre l’eau souillée. Sur son site, elle vend actuellement ces petits pots pour la modique somme de 250$. D’autres contiennent de la gomme qu’elle a mâchée et un seul pot, destiné à un «lucky cutie fan», se vend au prix de 9999$ et contient… son urine. En fait, les pots sont bel et bien à vendre, mais ne contiennent pas réellement les substances nommées. Mais ils sont bel et bien achetés par le public. D’ailleurs, on l’a aussi (faussement) accusée d’avoir donné l’herpès buccal à plus de 50 acheteurs qui ont bu le liquide. Intimité, on disait? 

On joue ici sur les limites de cette intimité, de ce qui peut s’acheter pour se rapprocher physiquement de la jeune femme et pouvoir consommer quelque chose qui provient d’elle ou a été en contact direct avec son corps. Pour finalement, la consommer, elle. Les petits pots qui sont vendus «dans un but sentimental seulement» – c’est spécifié son site – laissent sous-entendre bien des choses, dont l’idée de fétiches sur lesquels on peut s’exciter. On fétichise ces gens qu’on rêve d’être et dont on veut s’approprier l’existence. On vit une vie par procuration et ça nous fait du bien. 

L’apogée des contenus étrangement jouissifs

Se faire du bien. La notion est importante, car on est dans une époque où l’on a grandement besoin de prendre soin, de se faire plaisir, de relaxer son cerveau en lui offrant des contenus qui peuvent d’abord paraître vides de sens, mais qui montrent plutôt un besoin urgent de vider son esprit. La pornographie est encore là, bien sûr, mais son sens s’est élargi. Il faut se rendre à l’évidence:  dans notre société aux gens épuisés et stressés, gavés d’informations, on doit exulter d’une autre façon. 

Attardons-nous au mot-clic #OddlySatisfying (qu’on pourrait traduire par « étrangement satisfaisant») qui est actuellement partout sur le web. Ce sont des contenus faits expressément pour qu’on se masturbe le cerveau, qu’on procure une jouissance à notre esprit. Ils proposent des choses qui, fondamentalement, et sans qu’on se l’explique vraiment, nous font du bien, nous apportent une satisfaction. Et, il y en a vraiment de toutes sortes… 

Faire sortir le méchant

Un exemple? Sandra Lee, alias Dr. Pimple Popper. Elle compte 5.6 millions d’abonné.es sur YouTube,  a sa propre émission de télé à TLC et sa chaîne est basée sur… le pétage de boutons. Eh oui! Pourquoi on aime ça et c’est quoi le rapport avec la porno, me direz-vous? C’est que l’être humain est curieux et a besoin d’expérimenter. Un sentiment comme le dégoût, par exemple, question de se tenir loin de ce qui peut être dangereux pour lui. Avec ce type de vidéo, on a la satisfaction de voir retirer ce qui est mauvais pour nous, sans le vivre directement. D’expulser quelque chose, de sortir des fluides considérés «mauvais». On pourrait aussi pousser l’analogie entre le jaillissement du pus et… l’éjaculation. Bon appétit! 

Blague à part, on a longtemps pensé –  et on pense encore! – que le sperme doit absolument être évacué, qu’un trop-plein provoque un débalancement chez l’homme. Combien de fois avez-vous entendu des phrases du genre «les hommes ont des pulsions animales; c’est normal, faut que ça sorte!» 

De tout, pour tous les goûts

Parmi les contenus populaires sur YouTube, il y les vidéos d’ASMR*. En résumé, on parle d’une réaction (picotements, frissons, sensation de bien-être voire d’excitation) du corps qui relaxe et se détend avec des stimuli sensoriels précis. Par exemple, certaines couleurs peuvent nous faire réagir.

Dans le cas qui nous intéresse, les vidéos utilisent un son exagérément augmenté pour capter les moindres détails: respiration, grattement, mastication, déglutissement, etc. La personne va souvent chuchoter au public pour créer une ambiance relaxante. Cela donne un effet de proximité et d’intimité physique. Évidemment, bien des contenus sont explicitement faits pour exciter sexuellement. C’est pourquoi beaucoup de gens ont un grand malaise avec les vidéos dans lesquelles on voit des enfants explorer le ASMR. Un peu normal. Une tendance ASMR forte sur YouTube? La mastication de pains de miel, avec les alvéoles et tout. Oui, it’s a thing. Cela dit, ce n’est pas tout le monde qui réagit au ASMR. (Perso, j’ai fait l’expérience et… ça m’écoeure profondément.)

La tendance, manger des pains de miel de façon sexy en version ASMR…

Se remplir pour combler le vide

Il y aussi les mukbang. Mukbang, c’est la contraction des mots coréens muk-ja (manger) et bang-song (diffusion). C’est une forme d’orgie – non pas sexuelle – mais alimentaire: du binge-eating. Rendus populaires par des YouTubeurs.euses en Corée du Sud, ce sont des vidéos dans lesquelles on observe une personne manger, devant caméra, une quantité astronomique de nourriture.

Excès et démesure: c’est un véritable gang bang alimentaire. Mais ici, on remplace le groupe de gens avec qui on vit des relations sexuelles extrêmes par un gigantesque buffet à ingérer, morceau par morceau. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des performances physiques limites qui vont souvent bien au-delà de ce que le corps peut endurer. Véritable pieds-de-nez aux tendances #fitness, #smoothie et cie, c’est peut-être là une façon de se remplir pour combler le vide.

Ça me rappelle La grande bouffe (1973), un film de Marco Ferreri. On y voit une bande d’ami.e.s décidés d’en finir avec la vie. Le groupe organise une énorme orgie de nourriture dans le but de s’empiffrer jusqu’à la mort. Un ultime orgasme culinaire. Fait intéressant, on se rappellera qu’on appelle souvent le point culminant de la jouissance… la petite mort.

Nicokado Avocado, influenceur adepte du mukbang

La nouvelle pornographie

Je pourrais nommer un tas d’autres contenus: les vidéos de nettoyage, les grocery haul – ces gens qui défont leur épicerie devant caméra, en expliquant leur menu de la semaine, les vidéos d’unboxing dans lesquelles on voit la personne ouvrir un paquet pour nous en dévoiler le contenu, les manipulations de slime, une matière visqueuse avec laquelle on peut jouer, des objets écrasés sous une gigantesque presse hydraulique, le découpage de savon ou #SoapCutting, etc. 

C’est peut-être ça notre nouvelle porno. Elle calme les angoisses, apaise les cerveaux qui vont à 100 000 miles à l’heure. Elle nous fait saliver, nous donne une satisfaction rapide et facile. Du fast-food pour le cerveau. La porno qu’on connaît fonctionne aussi comme ça: elle est conçue pour une excitation rapide et un soulagement expéditif.

Cette nouvelle porno nous montre aussi qu’on peut contrôler le chaos de nos vies folles. Entre le bullet journal et les trucs de Marie Kondo, elle nous fait exulter de façon étrangement efficace devant des influenceurs.euses qui éclatent les normes. Ce qui est obscène et dérangeant n’est peut-être plus de montrer des actes sexuels explicites –  même si ce l’est encore pour beaucoup de gens. C’est plutôt de mettre son cerveau à off pour quelques minutes dans une société qui carbure à l’efficacité et au travail acharné. Pour vous donner une idée, je pense avoir croisé plus de gens dans les dernières années qui jouissaient à entendre les mots «vacances» et «bien-être» qu’au mot «pornographie». C’est tout dire…

Écouter aussi ma chronique: Bisexualité et pansexualité, c’est quoi la différence?

* ASMR signifie Autonomous Sensory Meridian Response ou, en français, Réponse autonome sensorielle culminante.  

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