coronavirus
La tête dans le cul,  Moteur de recherche

ITSS : monteront-elles en flèche après la crise de la COVID-19?

Une chronique pour Moteur de recherche dans laquelle je me penche sur les effets de la COVID-19 sur les ITSS.

Écouter la chronique audio.

Quelques spécifications sur mes propos

Je serai 100% honnête en disant que cette chronique me stressait. En effet, discuter d’ITSS, et particulièrement de VIH/sida, est très chargé et ce n’est pas simple. Entre autres, parce qu’il y a déjà énormément de stigmatisation autour de la séropositivité. Il est plus facile qu’on ne le croit de franchir la mince ligne qui nous fait tomber dans le séronégativo-centrisme ». Ou «dans la sérophobie ordinaire». Ou, encore, «dans la sérophobie subtile». Même avec les meilleures intentions du monde. C’est-à-dire reconduire des jugements négatifs envers les personnes séropositives. Par exemple, leur associer des comportements sexuels irresponsables et ainsi perpétuer des stéréotypes, malheureusement nocifs.

En reprenant la métaphore de la pulsion de mort versus la pulsion de vie, on m’a souligné (avec raison) que je manquais de nuances. Et que mon discours a pu être perçu comme très culpabilisant pour des personnes vivant avec le VIH qui sont déjà extrêmement fragilisées. Ce n’était pas du tout le but de mon intervention et j’en prends bonne note. On apprend tous les jours et il important (voire crucial!) d’avoir ce genre de reality check, quand il ne s’agit de son propre vécu, de sa propre expérience pour mieux comprendre les parcours des autres. Je remercie grandement cette personne de l’avoir fait.

La PreP et le traitement du VIH

Pour ce qui est de la PreP (prophylaxie pré-exposition), j’ai écrit: « Elle contient des antirétroviraux et peut rendre la charge virale du VIH – quand la médication est prise correctement – indétectable. Donc intransmissible.» En fait, la PreP est prise à titre préventif par les personnes séronégatives.

Lorsque la PrEP orale est utilisée régulièrement et correctement, les médicaments antirétroviraux entrent dans le système sanguin et les tissus génitaux et rectaux. Ces médicaments agissent de sorte à empêcher le VIH de se répliquer dans les cellules immunitaires du corps, ce qui aide à prévenir l’infection permanente. Pour réussir à empêcher la réplication du VIH, les concentrations des médicaments de la PrEP doivent rester élevées dans le corps. Si les comprimés ne sont pas pris régulièrement et conformément aux prescriptions, les quantités de médicaments dans le corps risquent d’être insuffisantes pour réduire le risque d’infection par le VIH.

Source: Clinique L’Actuel

Tandis que le traitement du VIH est pris par les personnes qui vivent avec le VIH et permet de diminuer la charge virale:

Les traitements antirétroviraux ou ARV, sont des médicaments qui permettent de bloquer la réplication du virus et ainsi diminuer la charge virale. Les traitements permettent aussi de renforcer le système immunitaire de la personne qui vit avec le VIH et empêchent la phase sida de se développer.

Source: Portail VIH/sida

Une crise… avant la crise (ou comment les ITSS et la COVID-19 ne font pas bon ménage)

Avant la COVID-19, des taux alarmants d’ITSS (infections transmissibles sexuellement et par le sang) étaient déjà signalés au Québec et au Canada. La chlamydia, entre autres, pour laquelle la santé publique utilise même le mot épidémie. La syphilis est également revenue en force. Au Canada, de 2014 à 2018, on a connu une augmentation des cas de 151%. 8 provinces ont signalé des éclosions importantes avec, en tête de liste l’Alberta (augmentation de 831%) et le Manitoba (538%). L’an dernier, le gouvernement fédéral a annoncé un investissement de 32 millions pour la recherche sur les ITSS. Et… le coronavirus est arrivé. On avait donc déjà une crise à gérer, en quelque sorte. Alors qu’on commençait à s’y pencher plus sérieusement, tous les projecteurs se sont braqués, avec raison, sur le fameux coronavirus.

Y’a des craintes à l’effet que les ITSS augmentent de façon importante après la crise actuelle? Évidemment que oui. 

Entre pulsion de mort et pulsion de vie

J’ai questionné Yan Myette, sexologue et psychothérapeute chez Quorum à Montréal, une clinique spécialisée dans la prévention et le dépistage des ITSS. Selon lui, il faut se fier à l’histoire (avec un grand H) pour répondre à la question. Il fait un parallèle intéressant avec l’arrivée de la PreP. La prophylaxie pré-exposition pour le VIH est une médication prise de façon préventive « pour empêcher l’apparition, l’aggravation ou l’extension de la maladie ». Elle contient des antirétroviraux et peut rendre la charge virale du VIH – quand la médication est prise correctement – indétectable. Donc intransmissible. Avant l’arrivée de la Prep, la sexualité était associée à la maladie et la mort. Après, elle l’est beaucoup moins. Les gens se sont donc mis à avoir moins peur, à prendre plus de risques.

Myette reprend un principe freudien pour expliquer qu’en fait, après une pulsion de mort, suit toujours une pulsion de vie. Actuellement, les gens ne peuvent pas se toucher, doivent respecter les règles de distanciation sociale et rester confinés. Les relations sexuelles ne sont pas conseillées entre personnes non confinées ensemble. Le contact physique est donc associé à un interdit, mais particulièrement… à la maladie et la mort. Après avoir côtoyé la mort de près – via les décès de proches ou simplement par l’écoute des conférences de presse qui font le décompte quotidien des personnes décédées – il y aura certainement une pensée magique du type: «Une ITSS, ça peut pas être pire que la COVID-19, anyway! ». Myette prévoit qu’il y aura nécessairement un désir de vivre plus intense qui suivra la période de confinement. Et, on s’en doute, une recherche de plaisir, particulièrement sexuel. 

À LIRE ÉGALEMENT: ITSS: faut-il en avoir peur?

Quand la COVID-19 est là, la prévention des ITSS et les dépistages n’y sont (souvent) pas

On le sait, le coronavirus est la priorité numéro #1 actuellement. Mais, cela fait en sorte que plusieurs éléments prioritaires sont mis de côté. C’est un peu normal; on parle d’une pandémie, ce qui n’est pas de la petite bière. Cependant, l’accent n’est alors pas du tout mis sur la prévention des ITSS et pas non plus sur le dépistage. Aux États-Unis actuellement, plusieurs experts et responsables des services de santé estiment qu’il y a de fortes chances pour que la crise actuelle crée de véritables éclosions d’ITSS. Entre autres, parce que la main-d’oeuvre pour faire la prévention et le dépistage est redirigée pour combattre le coronavirus. Conséquemment, moins de services sont offerts. 

Au Québec, en plus du manque criant de personnel, il y a aussi la problématique du matériel de dépistage. On utilise certains écouvillons – des modèles qui servent également pour le dépistage des ITSS – comme matériel pour tester la COVID-19. Cela dit, il y a d’autres méthodes utilisées qui sont efficaces pour dépister une ITSS, comme, par exemple, un prélèvement vaginal pour la chlamydia et la gonorrhée. Reste qu’une grande partie de ces outils est destiné à la pandémie.  

Services essentiels, oui mais non

De plus, les cliniques en santé sexuelle sont des services essentiels, mais il demeure que, si on a des symptômes similaires à ceux de la COVID-19, il n’est pas recommandé de s’y rendre et on suggère plutôt de contacter le 811. Les heures de services sont souvent réduites et on privilégie la télémédecine, comme le fait la clinique Quorum, par exemple. Ajoutons à cela que les personnes qui doivent peut-être se faire dépister, mais qui n’ont aucun symptôme lié à la COVID-19 risquent de rester confinées de peur d’être contaminées. Ajoutons que, comme les gens ont déjà de la difficulté à se faire dépister dans un contexte normal – peur du jugement, honte, accès difficile aux soins, etc. – ce n’est probablement pas en temps de pandémie que cela se fera plus systématiquement, malheureusement. 

ITSS + COVID-19: deux poids, deux mesures 

Une chose très importante à garder en mémoire: le coronavirus jouit non seulement des connaissances plus avancées de la médecine – ce qui fait qu’on en apprend plus rapidement à son sujet – mais il est aussi pris très au sérieux. Car il touche, entre autres, des populations aisées et non pas seulement une population vulnérable et minorisée. Rappelons-nous qu’il n’y a pas si longtemps, une autre pandémie frappait la planète : celle du sida. Oui, une ITSS. Le docteur Réjean Thomas, fondateur de la clinique L’Actuel, expliquait récemment à l’émission les Francs-Tireurs qu’il s’agit de la plus grosse pandémie du XXe siècle. Près de 80 millions de personnes sont touchées par le VIH et, chaque année, on compte 1 million de décès. On estime avoir un vaccin d’ici 1 à 2 ans pour le coronavirus; il n’y en a toujours pas pour le VIH/sida. 

Selon lui, le fait que la transmission du VIH se fasse via des rapports sexuels a joué un rôle négatif dans la perception du public et le sexologue Yan Myette abonde dans le même sens: avoir le sida était considéré – et l’est encore à plusieurs égards – comme sale. En effet, de nombreuses personnes cachent encore leur statut sérologique par peur ou par honte. Quant au coronavirus, il est, en quelque sorte, «noble»; il n’y a aucune gêne à contracter le coronavirus. De plus (et ironiquement), il un très grand impact sur les personnes atteintes du VIH, entre autres celles qui sont non diagnostiquées et non traitées. Celles-ci – de par un système immunitaire affaibli – sont plus vulnérables et ont un plus grand risque d’y succomber. 

Penser aux plus vulnérables

Donc, une hausse des ITSS après la crise? Disons qu’il y a de fortes chances qu’on poursuive la montée qui était déjà en cours. Parce qu’actuellement, la priorité n’est pas du tout mise là-dessus alors qu’il faudrait, même en temps de pandémie. Et les populations particulièrement vulnérables aux ITSS, comme, par exemple, les personnes en situation d’itinérance qui ne peuvent être en confinement et sont dans l’impossibilité de respecter les mesures de distanciation sociale ou, encore, les utilisateurs.trices de drogues injectables, alors qu’on sait qu’il y a actuellement une importante crise des opioïdes, entre autres à Vancouver, ne seront probablement pas en moyen de recevoir les outils et le support nécessaires pour se protéger.

Bref, à la sortie du confinement qui se profile déjà, il y aura pas mal de boulot sur la planche.

Recommandation littéraire

N’essuie jamais de larmes sans gants, un roman paru aux Éditions Alto en 2018. Un roman absolument percutant qui aborde avec justesse la situation des homosexuels en Suède dans les années 80, avant la crise du sida. Alors que les premiers cas apparaissent et seront rejetés par la société, mais aussi par la santé publique. Refus de soins, non-reconnaissance des droits fondamentaux, décès vécu dans l’oubli, etc. Disons que ça fait énormément réfléchir aux deux poids deux mesures dont je parle plus tôt dans mon article.

Image de une: Fusion Medical Animation via Unsplash

Partager:
Tweet 20