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Lectures

Au-delà de la pénétration: ode à la diversité des pratiques sexuelles

Publié chez Monstrograph au printemps dernier, ce petit essai tout court de Martin Page est une vraie petite bombe qui dépoussière les idées reçues sur la sexualité et, particulièrement, la pénétration.

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Une norme difficile à déloger

« Si la société bruisse de conversations sur le sexe, pourtant on n’en dit rien de nouveau. Évoquer la sexualité en dehors des clichés est rare et compliqué.

Ainsi la pénétration règne en maître. Elle est naturelle. Personne ne la voit comme socialement construite. Après tout, les animaux se pénètrent, les mâles pénètrent les femelles, les mâles pénètrent les mâles. C’est la marche du monde. »

Au-delà de la pénétration, page 9

Dès les premières pages, l’auteur s’attaque à la notion de normativité associée à la pénétration. Même s’il ressent du plaisir à la pratiquer (en étant celui qui pénètre), il ne s’empêcher pas de questionner cette pratique. Car la pénétration est souvent vue comme l’accomplissement ultime d’une relation sexuelle. Et ce, au détriment d’autres pratiques sexuelles qui peuvent être tout aussi satisfaisantes. Elle s’impose comme une convention sociale tacite. Mais, lorsqu’on la questionne moindrement, elle dévoile un lourd héritage patriarcal dont elle peine à se défaire. Pour lui, elle n’est rien de moins que la « continuation d’une maltraitance millénaire, anciennement religieuse, devenue laïque et cool. » (p.19)

La pénétration n’est pas le «Saint-Graal»

Mais comment un homme hétéro et cis* (ou cishet*) blanc et privilégié et, qui plus est, adore la pénétration, peut-il devenir aussi sensible à cette question? Eh bien, c’est qu’il fait preuve d’une grande écoute et, surtout, d’une grande empathie. En effet, c’est en discutant avec plusieurs personnes de son entourage, particulièrement des femmes, que Martin Page a commencé à comprendre que la pénétration n’était peut-être pas l’ultime façon d’avoir et de donner du plaisir. En fait, il est carrément tombé des nues quand une amie lui a dit que plusieurs femmes s’en passeraient et vivraient très bien (voire mieux!) sans cela. Ce fut l’incitatif pour lancer sa petite enquête.

Le constat n’est pas joyeux (ni nouveau): de nombreuses femmes – on parle ici de relations hétérosexuelles – ont affirmé poursuivre l’acte d’être pénétrée, et ce malgré une absence de plaisir et, pire, malgré de réels inconforts et des douleurs importantes. Mais pourquoi donc? Eh bien, par obligation. Par peur. Elles craignent de ne pas être à la hauteur, de ne pas satisfaire, d’être perçues comme insuffisamment désirantes. L’auteur résume bien la situation: «Quelle tristesse, mais bon Dieu, quelle tristesse.» En effet, c’est triste et aberrant. Cela dit, il spécifie aussi que plusieurs femmes aiment la pénétration et y retirent du plaisir. Mais, en majorité, le geste demeure teinté d’une forme d’injonction, tant chez les femmes à la recevoir que chez les hommes à la donner.

Pour résumer son propos, Martin Page n’y va pas de main morte. Non seulement la pénétration n’est pas le fameux «Saint-Graal», mais elle est, pour lui, «la continuation d’un projet politique de soumission et d’humiliation des femmes.» (p. 25)

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Un tabou bien présent

Les propos de l’auteur sont assez étonnants (surtout de la part d’un homme blanc français dans une société encore très macho!) et percutants. Ce n’est pas pour rien qu’il a dû autopublier son ouvrage: le sujet effraie. Dans un des chapitres de son livre, il raconte d’ailleurs qu’une maison d’édition française s’est montrée intéressée. Par contre, celle-ci n’a plus jamais répondu à ses courriels par la suite. Et, selon ses dires, quand il a annoncé son intention d’écrire sur le sujet à ses proches le malaise était palpable. Chez les hommes surtout. S’il reste des tabous à propos de la sexualité, l’aventure de cette autoédition démontre que la pénétration en est totalement un. Et, bien sûr, inutile d’aborder la pénétration chez les hommes hétéros (la recevoir), car c’est totalement gai d’aimer le sexe anal! (#ironie)

À lire aussi: Comment parler de consentement sexuel?

Un sujet dans l’air du temps

Son livre tombe pile. En effet, de nombreux articles dans les médias remettent de plus en plus en question cette injonction à la pénétration. Car la science est là pour démontrer que, dans les faits, les femmes, en majorité, ne jouissent pas par pénétration. L’auteur ajoute même cette donnée intéressante:

« chez les femmes, on observe un basculement à partir de 35 ans avec une préférence pour les caresses mutuelles par rapport à la pénétration vaginale »

La sexualité en France, sous la direction de Nathalis Bajos et Michel Bozon cité dans Au-delà de la pénétration, p. 25

Ce qui rejoint totalement les témoignages de plusieurs femmes. Dans un récent article du Elle France, des femmes entre 30 et 40 ans racontent leurs expériences de sexualité sans pénétration. Et, franchement, elles n’ont rien à envier à personne! L’une parle d’une plus grande complicité avec le partenaire, tandis qu’une autre évoque des échanges plus équilibrés et/ou, encore, des orgasmes plus satisfaisants.

Au-delà d’une vision hétérocentrée de la pénétration

Oui, le livre demeure basé sur une vision très hétérocentrée de la chose. Mais l’auteur le dit: il part de sa propre expérience. Et il reste que l’injonction à la pénétration se retrouve pour beaucoup du côté des attentes de l’hétéronormativité. Cela dit, l’angle de l’auteur n’oblitère en rien une véritable sensibilité aux questions de la diversité. D’ailleurs, il l’explique bien dans son ouvrage:

« Je pense que c’est aux personnes dont la sexualité est commune et encensée socialement de faire attention à rendre possible l’expression de sexualités différentes qui autrement sont tues, sont vues comme honteuses, ratées, inférieures. Il y a une responsabilité de celles et de ceux qui sont du côté de la norme (et parfois y sont bien). La société est pleine de discours laudateurs (i.e. élogieux) sur la pénétration. Ça va, on a compris. Écoutons les autres. Cessons de penser que notre goût majoritaire est le bon et le vrai. »

Au-delà de la pénétration, p. 19-20

Et c’est surtout ça, le message à retenir. Il y a une pluralité des sexualités. La pénétration? Ce n’est qu’une façon parmi tant d’autres d’avoir ou de donner du plaisir. Ça vous branche? Tant mieux. Ça ne vous intéresse pas? Il ne devrait pas y avoir de problème avec cela. Au contraire, ça vous permet d’explorer tout plein d’avenues plus originales et probablement plus satisfaisantes pour vous. Les nombreux témoignages sur le sujet à la fin du livre sont d’ailleurs très éclairants.

Alors qu’on apprend que les femmes bisexuelles et lesbiennes courent un plus grand risque de contracter un cancer du col de l’utérus parce que dépistées moins fréquemment, ce livre apparaît d’autant plus important. Pourquoi ces femmes sont plus à risque d’après vous? Eh oui, parce qu’elles n’ont pas, peu, moins et/ou pas du tout de relations sexuelles pénétratives avec un pénis. Cela dit, si on a un col de l’utérus, on est à risque, peu importe ses activités sexuelles.

En somme, il s’agit là d’un essai brillant qui mériterait une place dans toutes les maisons. Car, au-delà de la pénétration (poudoumtchi!), ce livre en est un qui porte surtout sur la bienveillance et l’ouverture. Et on en a bien besoin.

Une petite note

La maison d’édition étant petite et soutenue que par l’auteur lui-même et sa conjointe, il leur est actuellement impossible de suivre le rythme fou des commandes qui entrent. Le livre sera à nouveau disponible chez un autre éditeur qui pourra prendre le relais. Je vous ajouterai les informations quand j’en saurai plus.

Mickaël Bergeron, journaliste au Voir, en discute également

Au-delà de la pénétration de Martin Page, Éditions Monstrograph, 2019

*Cis pour cisgenre, c’est-à-dire une personne née homme et qui s’identifie comme homme. On utilise aussi le terme cishet pour recouper les deux mots, soit la contraction de cisgenre et hétérosexuel.

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