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Vibrateur: quelle est l’origine de ce fameux jouet sexuel?

Une chronique pour Moteur de recherche dans laquelle je m’intéresse à l’origine du vibrateur.

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Une origine nébuleuse

Avec la pandémie et le confinement, la sexualité a été, elle aussi, grandement affectée. C’est sans surprise qu’on a pu constater une sérieuse augmentation de l’achat de jouets sexuels dans les dernières semaines. Si les gens s’intéressent finalement aux objets sexuels connectés, il n’en demeure pas moins que le vibrateur, dans sa forme la plus simple, reste une valeur sûre. Mais quelle est l’origine de ce fameux jouet sexuel? 

Eh bien, sachez qu’il existe toute une polémique entourant son invention. Bien des histoires circulent encore à propos de cet objet. Si l’on en croit la version la plus répandue, on l’a inventé pour guérir l’hystérie chez les femmes. Son utilité? Leur prodiguer des «massages gynécologiques» et les faire atteindre l’orgasme pour connaître un état «paroxystique». On dit même que l’instrument aurait donné une pause à des médecins fatigués de dispenser autant d’orgasmes à leurs patientes. Au même titre que les fameuses brassières enflammées des féministes, partout dans la culture populaire on trouve des traces de cette histoire fort imagée. Et qui, disons-le, satisfait aussi un petit côté voyeur du public. Mais, dans les deux cas, il s’agit plutôt d’un mythe. 

Un outil à tout faire

La vérité? Il a bel et bien été inventé par le médecin anglais Joseph Mortimer Granville dans les années 1880. À la même époque, un autre médecin, Georges Taylor, invente le Manipulator, une sorte de table de massage vibrante. Par contre, le but du vibrateur de Granville n’était pas de traiter l’hystérie (à l’époque, elle inclut autant les migraines, l’anxiété que les crises de panique, par exemple). Mais plutôt pour soigner… les hommes. Et pas dans le sens où vous l’imaginez peut-être déjà!

L’objet – un croisement entre un séchoir à cheveux et une perceuse – sert plutôt à «traiter la douleur, les maux touchant la colonne vertébrale et la surdité.» On évoque auss: maux de tête, irritabilité, indigestion et constipation. Selon Hallie Lieberman, autrice de Buzz: A Stimulating History of the Sex Toy (Pegagus Books, 2017), l’utilisation la plus proche d’une stimulation sexuelle consiste à apposer l’appareil sur le périnée masculin. (Oui, les personnes de sexe masculin ont un périnée!) C’est-à-dire la partie située entre les organes génitaux et l’anus. Ceci dans le but de traiter l’impuissance. 

Avant d’être disponible pour le public, le vibrateur est avant tout destiné aux professionnels de la santé. Lorsqu’il commence à être publicisé et mis en marché, il semble qu’aucune archive – image publicitaire et/ou description sur l’utilisation de l’objet – ne laisse penser qu’on s’en sert comme  jouet sexuel. Encore moins qu’il destiné aux massages des parties génitales. Si l’on en croit les publicités de l’époque, il sert à 1000 et une chose, mais pas celle-là. En effet, on le dit efficace pour contrer l’insomnie, la paralysie, les névralgies, l’épilepsie, la sciatique, les vomissements, la goutte, les hémorroïdes et même, les gorges irritées. Rien que ça.  

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Une hypothèse qui fait (beaucoup! trop?) de chemin

D’où vient alors l’idée que le vibrateur est né d’une volonté de soigner l’hystérie? Eh bien, tout part d’un livre paru en 1998 intitulé The Technology of Orgasm (John Hopkins University Press, 1998). Écrit par Rachel P. Maines, spécialiste de l’histoire de la technologie, il semble être le responsable d’une grande confusion. Dans son ouvrage à succès qui a même inspiré un film (Hysteria, 2011), elle explique, sources à l’appui, qu’il est commun, à cette période, que des médecins utilisent le vibrateur. Et qu’ils pratiquent des massages gynécologiques comme traitement à l’hystérie. Le problème, c’est que les sources citées par l’autrice n’appuient pas ces affirmations. 

Vingt ans après la parution de The Technology of Orgasm, c’est l’autrice et historienne de la sexualité Hallie Lieberman et le professeur d’histoire Eric Schatzberg qui vont déconstruire ce mythe. Et pointer du doigt un certain laxisme dans les recherches de Maines. Ielles ne sont pas les seul.es à le faire, d’ailleurs. En 2018, ielles font même paraître un article au titre équivoque dans le Journal of Positive Sexuality: «A Failure of Academic Quality Control: The Technology of Orgasm»

C’est que le livre de Maines connaît un important succès à sa sortie. De nombreux médias reprennent la nouvelle et contribuent à faire circuler l’idée que le vibrateur a été inventé dans un seul but: gérer les humeurs et la sexualité des femmes. Maines elle-même, interrogée sur le sujet, explique qu’il s’agit en fait d’une théorie qu’elle a d’abord émise. Et, malgré qu’elle ait maintes fois répété «c’est seulement une hypothèse!», le public apprécie tellement cette idée, qu’elle est prise pour la stricte vérité. 

De la porno populaire

D’ailleurs, dans un article de janvier 2020 du New York Times, Lieberman l’affirme: cette hypothèse est intrigante et excitante. «C’est de la pornographie de type «docteur-patient.e» Le public aime ce genre d’histoire. Elle-même y a d’abord cru. 

Mais, selon elle, il y a un gros problème avec l’idée que le vibrateur sert à réprimer certaines «pulsions» des femmes. C’est qu’on donne encore une fois le rôle passif à ces dernières. Alors qu’on a pourtant des preuves que celles-ci ont détourné l’instrument voué à une utilisation médicale, pour en faire un instrument à vocation orgasmique. Et ceci n’est pas récent: on parle des années 1900-1910. Quand l’appareil a été lancé sur le marché et vendu, entre autres, comme un vibromasseur de cou et de visage.  

Une histoire d’émancipation plutôt que de répression?

Selon un article de la BBC, les écrits de Maines soutiennent qu’à l’époque victorienne, les médecins n’ont aucune idée que le paroxysme vers lequel ils mènent leurs patientes est en fait une réponse sexuelle. Mais c’est faux. La société anglaise voit circuler bien des théories inexactes et farfelues sur la sexualité féminine. Comme celle qui veut que la majorité des femmes ne ressentent pas réellement de désir sexuel, par exemple. Mais il n’en demeure pas moins qu’il existe déjà des connaissances sur la réponse sexuelle et l’orgasme. Même dans cette période de l’histoire. 

Dans la version mise en lumière par Lieberman, on est devant un récit très différent de celui proposé par Maines. Il est, dans un premier temps, probablement plus réaliste. Et, dans un second temps, certainement plus soucieux d’apporter des nuances et tenir compte des connaissances de l’époque sur la sexualité. On n’a donc plus affaire à de pauvres créatures qui sont démunies devant leur sexualité. Dépourvues au point de recevoir des massages gynécologiques pour orgasmer sans trop comprendre, comme le montre le film Hysteria de 2011. (Selon Maines elle-même, l’équipe de réalisation s’est permis quelques libertés.)

On est plutôt devant des femmes qui ont su voir dans cet objet singulier une opportunité d’obtenir du plaisir. Oui, il y a certainement eu des dérives, des médecins peu soucieux de l’éthique et des abus. Mais il semble que rien n’indique que de telles pratiques avaient lieu. Ce qui change énormément la perspective. Et rend encore plus caducs les discours qui présentent les personnes de sexe féminin comme des êtres fragiles et sans agentivité sexuelle*.

Briser les mythes 

De Cléopâtre qui a supposément créé un vibrateur maison avec une gourde remplie d’abeilles à notre histoire d’aujourd’hui, les mythes (des plus fantasques aux plus étranges) sont – heureusement pour notre imagination, mais malheureusement pour la science – légions dans le domaine de l’histoire de la sexualité. Il faut donc rester vigilant.es avec ce qu’on lit/ce qu’on nous dit. Parce que, comme vous ne voulez pas mettre n’importe quoi dans vos orifices personnels, et ce, même si c’est pour le plaisir, vous n’avez pas non plus envie qu’on vous refourgue des faussetés et des informations erronées.

Bref, informons-nous intelligemment sur notre sexualité, sur ce qui l’a construite et questionnons-la; on va tous.tes mieux s’en porter. (Et les générations futures aussi, by the way.)

*Pour rappel, l’agentivité sexuelle est la capacité de se penser comme être sexué et de prendre le contrôle de sa propre sexualité.

Crédit image:  Illustrated catalogue of surgical instruments : and of allied lines (1917)

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